Par Hassan Dakhlallah – Fondateur et Président du Groupe PORTEO
En février 2026, avec le lancement de l’Africa Infrastructure Financing Facility, les pouvoirs publics ont envoyé un signal fort que nous devons analyser avec lucidité. Pour une fois, le débat africain sur l’intégration économique s’est déplacé du registre des intentions vers celui des instruments concrets à mettre en œuvre. Quelques semaines plus tard, à Cape Town, Infrastructure Africa 2026 a remis cette même vérité au centre des échanges : la réussite de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) dépendra moins de notre capacité à multiplier les engagements politiques que de notre aptitude collective à préparer, financer et exécuter des projets transfrontaliers réellement structurants.
Hassan Dakhlallah, entrepreneur et bâtisseur africain à la tête du Groupe PORTEO, livre ici son analyse sur les conditions réelles de succès de la ZLECAf.
La ZLECAf ne se décrétera pas : elle doit se construire corridor par corridor
Quand on suit l’actualité de la ZLECAf, on note assez facilement que les mots employés dans ces sorties récentes sont en train de changer : on parle davantage de « bankability », de « implementation », de « cross-border projects », ou encore de « digital networks », et de « transport corridors ». Le continent commence à parler plus sérieusement de ce qui fera, ou non, la réalité de son marché commun.
Cette évolution tombe à pic, parce qu’elle nous oblige tous (Pouvoirs Publics, acteurs de développement, Entreprises, populations, etc.) à regarder la ZLECAf sans romantisme ; mais avec lucidité. L’Afrique aura beau disposer des meilleurs textes, des protocoles les plus ambitieux, des sommets les plus consensuels : mais si le flux des marchandises reste lent, coûteux, aléatoire ; si la circulation de l’énergie reste fragile ; si les chaînes logistiques restent morcelées ; si les données continuent d’être traitées comme un sujet périphérique ; alors nous aurons, au mieux, une architecture normative élégante… mais pas une puissance économique intégrée. Et c’est ce malentendu qu’il faut dissiper. On a trop souvent parlé de la ZLECAf comme d’un horizon presque automatique, comme si la signature de l’accord contenait en elle-même sa propre exécution. Or un marché ne naît pas d’un texte. Il naît de la suppression effective des frictions. Et, sur ce terrain, les corridors sont la vraie ligne de vérité.
Repenser l’infrastructure au-delà du béton
A mon sens, le sujet, au fond, n’est pas commercial au sens étroit du thème. Il est civilisationnel dans sa forme économique ; il est stratégique dans une certaine mesure.
Comment un continent cesse-t-il d’être un espace juxtaposé pour devenir un espace articulé ? Comment transforme-t-il sa démographie en marché, ses ressources en valeur ajoutée, ses territoires en chaînes de circulation plutôt qu’en enclaves ? La réponse tient dans les connexions à créer, à réinventer ou à consolider. Un producteur ne vend pas dans un marché continental parce qu’on lui annonce une ambition continentale. Il y vend lorsque le corridor devient fiable ; lorsque le coût du transport cesse d’absorber sa marge ; lorsque l’énergie ne ruine plus sa cadence ; lorsque le poste-frontière cesse d’être une loterie administrative ; lorsque la plateforme qui coordonne les flux ne se trouve plus à l’extérieur du continent.
C’est en cela qu’en Afrique, il nous faut impérativement revoir notre définition même de l’infrastructure. Pendant longtemps, en Afrique, nous avons pensé l’infrastructure avec les catégories d’un autre âge : la route, le pont, le bâtiment, éventuellement le port. Cette lecture n’est pas fausse ; elle est devenue simplement incomplète. Aujourd’hui, une infrastructure n’est plus seulement un ouvrage. C’est un système de circulation. Elle est physique, certes, mais aussi énergétique, logistique, numérique, informationnelle et parfois même institutionnelle. De fait, un corridor moderne est celui qui se met au service de la compétitivité, en agrégeant des ouvrages, des équipements, des zones d’activités, des plateformes de traitement, des interfaces douanières, des capacités de stockage, des systèmes de paiement, des outils de supervision, des couches de données et des standards d’interopérabilité. Si l’un de ces maillons manque, l’infrastructure (dans sa forme physique) peut exister visuellement sans produire sa pleine valeur économiquement.
Ma conviction profonde
C’est ma conviction depuis longtemps : je ne crois pas à une souveraineté déclarative. Je crois à une souveraineté utile. Une souveraineté qui se lit non dans la force de nos discours, mais dans la densité de nos capacités. Une souveraineté qui se lit dans notre aptitude à construire et à maintenir des actifs critiques. Une souveraineté qui se lit dans les compétences que nous accumulons localement ; et dans la qualité des systèmes que nous contrôlons. Je crois profondément, que cette souveraineté doit émaner de notre faculté à faire circuler plus vite, transformer plus près, perdre moins de valeur en route, héberger davantage de données sur le continent, et faire du territoire africain un espace de production cohérent plutôt qu’une succession de marchés fragmentés.
Je vais plus loin : tant que notre Afrique n’aura pas compris que les infrastructures de données sont devenues aussi stratégiques que les infrastructures de transport, elle sous-estimera une partie du combat. Nous sommes entrés (et c’est une chance si nous savons l’exploiter) dans un âge où la compétitivité ne dépend plus uniquement du temps de parcours entre deux villes ou de la qualité d’une chaussée. Elle dépend aussi du temps de traitement de l’information, de la capacité à sécuriser des flux numériques, de l’existence de plateformes dématérialisées fiables, de la possibilité de loger la donnée sensible sur le continent, et de l’interconnexion entre les systèmes physiques et digitaux. Il faut le dire sans détour : au XXIe siècle, un corridor sans intelligence opérationnelle, sans couche numérique, sans maîtrise minimale des données, reste un corridor vulnérable. Il transporte des flux, mais il ne gouverne pas encore pleinement leur valeur.
Le rôle de PORTEO dans cette transformation
C’est précisément dans cette perspective qu’il faut lire l’évolution de PORTEO. Le groupe s’est construit, au fil des années, autour de l’intuition que pour compter durablement dans l’économie africaine, il faut devenir un opérateur de capacités, pas seulement un exécutant d’ouvrages. La trajectoire du groupe montre bien cette montée en gamme : d’une base ancrée dans l’infrastructure et le BTP, notre Groupe a progressivement structuré un périmètre plus large, à l’échelle panafricaine, autour de métiers complémentaires liés à la construction, à l’aménagement, à l’industrie et aux infrastructures stratégiques. L’enjeu derrière cette évolution c’est de maîtriser davantage de maillons, de mieux relier l’exécution à la transformation, et d’inscrire les projets (les nôtres et ceux de nos partenaires) dans une logique de chaîne de valeur plutôt que dans une logique de chantier isolé. Cela est carrément devenu une doctrine d’entreprise chez PORTEO. Lorsqu’un groupe africain comme le nôtre, choisit de se projeter à la fois sur des routes, des aménagements, des ouvrages structurants et, demain, des infrastructures critiques à forte teneur technologique, le message envoyé est celui que l’Afrique ne peut plus se contenter de déléguer les couches les plus stratégiques de son appareil productif et de son appareil logistique. Le projet de data center national au Gabon, auquel PORTEO est associé, est éclairant à cet égard. Il montre que l’infrastructure africaine de demain ne sera pas seulement faite de béton, d’acier et de terrassement. Elle sera aussi faite de souveraineté numérique, de cybersécurité, de continuité de service et de capacité à maîtriser localement les actifs qui organisent la circulation de l’information stratégique.

Conclusion
L’Afrique n’a pas besoin de plus de lyrisme économique. Elle a besoin de corridors qui fonctionnent, de plateformes qui réduisent les frictions, d’acteurs capables de tenir leurs engagements, d’États capables de prioriser quelques projets véritablement transformateurs, et d’institutions financières capables d’aider le continent à faire passer ses ambitions du statut de promesse à celui d’actif.
La souveraineté commerciale de l’Afrique ne naîtra donc ni d’un slogan, ni d’un sommet supplémentaire, ni d’un communiqué bien rédigé. Elle naîtra du jour où nos corridors physiques, énergétiques, logistiques et numériques formeront enfin une architecture cohérente, capable de relier la production, la transformation et les marchés. C’est à cet endroit précis que se jouera la vérité économique de la ZLECAf. Et c’est à cet endroit, aussi, que se reconnaîtront les bâtisseurs de la prochaine Afrique.
Par Hassan Dakhlallah Fondateur et Président du Groupe PORTEO